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Magazine d'informations sur les associations, et les services de la région de la forêt d'Eawy et ses alentours. Magazine historique, culturel et environnemental.

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Témoignage d'une époque cruelle

Un hiver à voix basse : histoire vraie, un beau témoignage de résistance

L’histoire de Dominique Laury, de son vrai nom Marcel Ajzerstein, qui a survécu à la déportation dans une famille française. S’ils n’avaient pas été avides à l’argent, ces gens auraient-ils accueilli Dominique Laury ?

Dominique Laury, Journaliste, spécialiste des problèmes d'éducation, a collaboré au Progrès et au Monde avant d'intégrer l'équipe de Pierre Desgraupes à la télévision. Grand reporter, puis rédacteur en chef adjoint à la rédaction de France 2 jusqu'en 1993, il enseigne actuellement la communication à l'Institut supérieur de gestion de Paris. Il choisit de revenir, un demi-siècle plus tard, sur un épisode de son enfance qu'il a marqué à jamais.

La suite de cet article est une conférence qui a eu lieu en 1999, Dominique Laury revient sur ses impressions de pendant la seconde guerre mondiale. Après la mort de Papon, il est bon de se rappeler les souffrances des juifs. Si Papon ne s’est jamais excusé, il est bon que la génération actuelle soit capable d’empathie.

Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute Silésie
    Association des professeurs d'histoire et de géographie (APHG)

CERCLE d'ETUDE
de la DEPORTATION et de la SHOAH

LE SAUVETAGE DES ENFANTS CACHES

DURANT LA DERNIERE GUERRE  

Conférence du 19 mai 1999  

En coopération avec le Ministère de l'Éducation Nationale

Amicale des Déportés d’Auschwitz
73 avenue Parmentier, 75011 Paris

APHG
98-100 rue Montmartre, 75002 Paris

Lycée Edgar Quinet, 63 rue des Martyrs, 75009 Paris

INTERVENTION DE DOMINIQUE LAURY

(auteur d’Un hiver à voix basse)

"Puisque nous sommes dans un lycée, et sans vouloir jouer sur la corde émotive, je tiens à dire que si je suis ici, c’est grâce à un homme exceptionnel, mon instituteur qui m’a sauvé de bien des situations difficiles.

Toute expérience d’un enfant caché, qu’elle soit douloureuse  ou sans grande turbulence, le marque et le suit tout au long de sa vie. On ne peut oublier cette situation d’apparence paradoxale, au sens philosophique du terme, au même titre que Primo Levi se posait la question "pourquoi ? ", sans pouvoir apporter de réponse.

Au même titre, un enfant de dix ans se disait : "Mais pourquoi ai-je besoin de me cacher" ? Je ne comprenais pas. Je n’étais ni plus, ni moins malin que les autres. Je partageais cette expérience avec un copain juif de mon âge et nous nous disions : "Nous avons dû faire quelque chose de mal pour que les Allemands veuillent nous tuer et que les Français nous détestent. Pourquoi ma mère doit-elle obligatoirement, à Paris, faire ses achats dans les deux heures autorisées aux Juifs. Pourquoi doit-on porter une étoile juive ? Cela signifie quoi ? Pourquoi les autres copains de l’école ne portent-ils pas de signes distinctifs ? "

Voilà les questions que se posaient des enfants qui ont eu 10, 11, 12 ou 13 ans en 1942. Rien d’autre ne nous préoccupait autant. Il est vrai que l’on était un peu insouciant, on ne connaissait pas les Camps, les déportations, Auschwitz, ni même Drancy ou Beaune-la-Rolande ; nous l’avons su un peu après. Nous étions poursuivis par ces interrogations.

Au cours de la rafle du 16 juillet 1942, ma mère a été arrêtée ; mon père était alors prisonnier de guerre. Par une bizarrerie de l’histoire peu connue, les femmes de prisonniers de guerre, ce même jour, le 16 juillet, ont été relâchées. Après cette rafle monstre, nous avions le sentiment d’être seuls à Paris à porter l’étoile jaune. C’est alors que ma mère a décidé de se cacher, dans Paris même ; quant à moi j’ai été envoyé chez une nourrice, sans l’intermédiaire d’organisations juives.

Ma mère voulait que je sois placé dans une famille bien française ; c’est d’ailleurs le titre du premier paragraphe du livre que j’ai écrit, et qui rend hommage à mon instituteur.

Le destin m’a ainsi placé dans une famille effectivement bien française : ma nourrice n’était pas "collabo ", ce serait excessif, mais elle n’aimait pas les Juifs, "sans pour autant être antisémite ", disait-elle. Son mari était résistant et écoutait tous les soirs radio Londres ; quant aux deux filles de la maison, l’une détestait les Juifs, l’autre ne s’en préoccupait pas. Lorsque j’ai vu ma mère, - car j’allais tous les mois chercher l’enveloppe pour payer ma nourrice - elle m’a demandé : " Es-tu tombé dans une famille bien française ? C’est tout à fait ça, lui ai-je répondu ". Avec le recul du temps, je pense que cette famille symbolisait bien la France de l’époque de l’occupation ; c’est-à-dire des "collabos ou semi-collabos ", des gens qui profitaient d’une situation pour gagner de l’argent avec les Juifs, ou étaient des résistants, des Gaullistes, ou encore des antisémites qui détestaient les Juifs sans savoir pourquoi. Enfin, quelques-uns ont joué un rôle important comme mon instituteur.

J’ai ainsi passé deux années à Norancy. Ce nom de village n’existe pas, c’est une pure invention, parce que je suis si sévère pour des membres de cette famille que je ne souhaitais pas que ses enfants et petits-enfants soient touchés par les comportements de leurs parents. Pour cette raison, j’ai choisi des pseudonymes, sauf pour moi qui ai mis mon véritable nom : Dominique Laury est mon pseudonyme de journaliste !

C’est l’histoire du petit Marcel qui arrive, complètement perdu, dans ce village. J’étais issu d’une famille profondément juive, d’origine polonaise, où l’on parlait à peine le français. J’étais malheureux à l’idée de vivre dans une famille qui m’était totalement étrangère. Le lendemain de mon arrivée, je suis allé en classe et mon instituteur m’a dit : " Tu vas d’abord t’arranger et te couper les cheveux pour avoir l’air d’un bon petit Français. Tu ne diras à personne que tu es Juif et si tu as le moindre problème, tu viendras me voir. "

Une petite anecdote : ma mère, en me quittant, m’avait bourré de chocolat, et lorsque le premier soir, autour de la table, Madame Samin distribua du "rab" comme on disait, tous en prirent, sauf moi, prétextant que je n’avais pas faim. Je vis alors Mme Samin se tourner vers son mari et lui dire : " Au moins celui-là ne nous coûtera pas trop cher ". Comme je lisais "les Misérables " de Victor Hugo, j’appelais Mme Samin " la Thénardier ". Ce nom fit le tour du village durant deux ans, et son mari avec lequel j’étais en connivence, me dit un soir, où nous écoutions ensemble, dans la cave, la radio anglaise : " Avec ma femme, tu exagères de l’appeler la Thénardier ".

Dans cette famille, il y avait également une femme de ménage juive qui travaillait en véritable esclave. Elle était là avec sa petite fille de deux ans qui avait la mauvaise fortune d’être incontinente. Un jour, la fille de la maison dit à l’enfant : "Si tu continues, je te barbouille avec tes excréments ",  ce qui fut fait et entraîna la colère de M. Samin envers sa fille qui rétorqua : "Tu défends les Juifs maintenant ? Et toi, tu prends bien leur argent, alors respecte-les ". Voilà, tracé à grands traits, le portrait de la famille dans laquelle je me trouvais.

Une autre anecdote qui illustre mon parcours. Un jour à l’école, intrigué par ma mauvaise mine, la femme de mon instituteur me demanda ce que j’avais. Ne sachant que répondre et humant une odeur de cuisine, je finis par lui avouer que j’avais faim. A partir de ce moment, je puis assurer, que pendant un an et demi ou deux, je pris chaque jour un deuxième repas chez mon instituteur.

Ce n’était pas pour moi un simple déjeuner, mais un moment d’éducation : j’avais l’instituteur rien que pour moi. Il m’a fait aimer la lecture, la poésie. Un jour, je lui dis : " Je veux faire de la résistance. Mais tu en fais, me dit-il, en tant qu’enfant juif qui veut passer son certificat d’études à la barbe des miliciens et des Allemands. Tu es un résistant ".

Ce village était très à l’abri de la guerre. Un jour, deux camions allemands s’arrêtèrent sur la place. Ils venaient chercher de la bière. Mon instituteur, inquiet, avait immédiatement fait mettre une échelle contre le mur de l’école afin que les deux enfants juifs, que nous étions, puissent, si besoin, s’échapper dans la forêt et attendre l’instituteur sur place.

 Une autre fois, allant à la messe, je suis devenu parrain d’une petite fille. Disant au prêtre que je ne pouvais être parrain puisque j’étais juif, celui-ci me dit :  " Ici tu n’es pas un enfant juif ; ici, tu es un enfant comme les autres". La famille Samin, qui avait adopté un enfant de prostituée, s’était mise en tête de le baptiser. Comme personne ne voulait en être le parrain, je suis ainsi devenu le parrain d’une fille de prostituée. Tout cela pour dire que mon livre Un hiver à voix basse est dédié à mon instituteur, maintenant décédé depuis cinq ans. Je l’ai écrit depuis, profitant de ma retraite. J’ai pensé qu’il était temps de rendre hommage à cet homme exceptionnel et de participer très modestement, par mon témoignage, au devoir de mémoire."

Un hiver à voix basse est un livre édifiant, il serait dommage de ne pas le lire.

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