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Littérature : Philosophe
Le Grand Cioran
Un philosophe pessimiste, ironique et profond, le Diogène des temps moderne?
« Il faut arrêter de prendre les gens pour des cons, on est déjà forcé de prendre les cons pour des gens »

Cioran, qui connait ce philosophe Roumain ? Certains en sont friants tel Guy Bedos déclarant dans un spectacle qu’il fait partie des auteurs sur son chevet. C’est d’ailleurs avec la citation ci-dessus, que Coran fut connu d’Eawy News. Cioran est ironique, mais terriblement profond. Parfois, il peut nous sembler difficile, même impossible à comprendre. C’est là tout son charme philosophique, il nous amène à approfondir notre cheminement de pensée, comme un père tient les mains de son jeune enfant afin de lui apprendre à marcher. Cioran est un philosophe qui mérite un sérieux détour. Il est drôle, triste, tragique, noir, et tellement vrai.
Biographie
Né en 1911 à Rasinari, petit village des Carpates roumaines, élevé sous l’autorité d’un père protopope et d’une mère… à tendance dépressive, insomniaque dès son adolescence à Sibiu, Emil Cioran écrit ses cinq premiers livres dans sa langue maternelle, le roumain ; certains sont des recueils de petits essais (une à trois pages en moyenne), d’autres des recueils d’aphorismes. Le jeune Cioran étudie la philosophie dans le « Petit Paris » de Bucarest ; publiciste prolifique, il en devient une figure célèbre, aux côtés de Mircea Eliade, de Constantin Noïca ou de son futur grand ami Eugène Ionesco (avec lequel il partage le Prix des jeunes écrivains de la Fondation royale en 1934, pour son premier livre, Sur les cimes du désespoir).
Influencé par les romantiques allemands, par Schopenhauer, par Nietzsche et par la Lebensphilosophie (Schelling, Bergson), comme par les russes Chestov, Rozanov ou Dostoïevski, ou par le poète roumain Eminescu, Cioran écrit dans un style lyrique, expansif, des méditations souvent d’ordre métaphysique, dont les thèmes récurrents sont la mort, le désespoir, la solitude, l’histoire, la musique, la sainteté et les mystiques (Des Larmes et des Saints, 1937) – tous thèmes que l’on retrouvera dans son œuvre française. Dans son livre controversé La Transfiguration de la Roumanie (1937), Cioran, alors proche du mouvement légionnaire, critique violemment son pays et ses compatriotes, en opposant les « petites nations », méprisables du point de vue de l’histoire universelle, comme la Roumanie, aux grandes nations, comme la France ou l’Allemagne, nations qui ont leur sort entre leurs mains.
Arrivé à Paris en 1936, après deux ans passés en Allemagne, il continue tout d’abord à écrire en roumain, jusqu’au milieu des années 1940 (1943 est l’année de son dernier article roumain, et des premiers en français), la rupture définitive se produisant à l’été 1946, alors qu’il essaie de traduire Mallarmé en roumain : il décide brutalement de renoncer à sa langue maternelle, puisque personne à Paris ne la parle, et se met aussitôt à rédiger son premier livre en français, lequel, à force de réécritures intenses, va devenir l’impressionnant Précis de Décomposition (1949), premier d’une série de dix livres dans lesquels Cioran continue d’explorer ces obsessions de toujours, avec un recul croissant qui le rapproche à la fois des sophistes grecs, des moralistes français et des sages orientaux, notamment bouddhistes. Il écrit ses vitupérations existentielles et autres considérations destructrices dans un français classique, qu’il ressent comme aux antipodes de la souplesse de la langue roumaine, et dont il parle comme d’une « camisole de force » l’obligeant à contenir son tempérament extrême et ses envolées lyriques. Ses livres de désillusion radicale paraissent à un rythme décroissant, sur plus de trois décennies, tandis qu’il s’isole, avec sa compagne Simone Boué, dans une minuscule mansarde au cœur de Paris, en spectateur toujours plus replié sur son propre moi, et toujours plus distant d’un monde qu’il renie tant sur le plan historique (Histoire et Utopie, 1960) qu’ontologique (La Chute dans le temps, 1964), élevant sa misanthropie jusqu’à des cimes de subtilité (De l’Inconvénient d’être né, 1973), non sans laisser poindre ici et là un humanisme tout d’ironie, d’amertume et de préciosité (Exercices d’admiration, 1986 ; Cahiers, publication posthume).
Interdit de séjour en Roumanie jusqu’à la chute du régime communiste, n’ayant connu une consécration internationale que tardive, il meurt en 1995 à Paris.
Source Nicolas Cavaillès
Une face sombre
Cioran précis d’expiation
Moraliste . Retour sur les errements fascistes de l’écrivain d’origine roumaine, mort en 1995, à l’occasion de la sortie d’un numéro des «Cahiers de l’Herne» et de deux textes inédits.
Emil CIORAN
Cahier de l’Herne «Cioran»
Dirigé par Laurence Tacou et Vincent Piednoir, 540 pp., 39 euros.
La transfiguration de la Roumanie
Traduit du roumain par Alain Paruit. L’Herne, 344pp., 19 euros
. De la France
Traduit du roumain par Alain Paruit. L’Herne 80 pp., 9,50 euros.
C’était sa part maudite, la face longtemps cachée d’un philosophe d’origine roumaine que sa maîtrise de la phrase française autant que sa misanthropie ont inscrit comme l’un des principaux héritiers des moralistes du grand siècle. Le remord de ses égarements de jeunesse a sans cesse rongé Emil Cioran, même s’il ne l’évoquait qu’à demi-mots dans sa correspondance ou ses cahiers par des formules lapidaires - «la source d’un écrivain ce sont ses hontes» - ou des aphorismes désabusés : «En tout homme sommeille un prophète et quand il se réveille il y a un peu plus de mal dans le monde.»
Fasciné par Spengler et Nietzsche, le jeune intellectuel complexé par sa petite Roumanie natale - «une géographie et non pas une histoire» - s’enthousiasme pour le nazisme à l’automne 1933 alors qu’il est étudiant boursier à Berlin, suivant les cours de Heidegger. Il clame son «admiration» pour Hitler. Il appelle à «une croisade terrible et impétueuse contre la pourriture humaine». Il affiche ses sympathies pour les fascistes roumains, les «légionnaires» de la Garde de fer, nervis ultranationalistes à l’antisémitisme virulent, unis par le culte de la violence et le dévouement fanatique pour leur chef, «le capitaine» Corneliu Codreanu, finalement tué en 1938 par la police. Dans un article accablant de bêtise dévote, Cioran saluait «ce mort qui a répandu un parfum d’éternité sur notre fange humaine». C’était en 1940, les légionnaires étaient encore tout puissants. Quelques semaines plus tard ils furent écrasés par le dictateur Antonescu, allié des nazis. Emil Cioran fuyait à l’ambassade roumaine auprès du régime de Vichy.
Le philosophe avait toujours refusé la facilité d’une repentance publique, préférant une longue expiation silencieuse. Quelques pages manuscrites, retrouvées après sa mort par sa femme, Simone Boué, montrent comment il a disséqué sans complaisance ses errements passés. «Ainsi il m’advint bien avant la trentaine de faire une passion pour mon pays, une passion désespérée, agressive, sans issue qui me tourmenta pendant des années. […] Je le voulais puissant, démesuré et fou comme une force méchante, une fatalité qui ferait trembler le monde, et il était petit, modeste, sans aucun des attributs qui constituent un destin», écrivait Cioran dans «Mon pays», texte datant des années 50, peu après la sortie de son célèbre Précis de décomposition.
«Mon pays» est un soliloque implacable. «On n’est libéral que par fatigue, démocrate que par raison. Le malheur est le fait des jeunes. Ce sont eux qui promeuvent les doctrines d’intolérance et les mettent en pratique ; ce sont eux qui ont besoin de sang, de cris, de tumultes, de barbarie. A l’époque où j’étais jeune, toute l’Europe croyait à la jeunesse, toute l’Europe poussait la jeunesse à la politique, aux affaires de l’Etat», souligne Cioran dans ces notes restées jusqu’ici en grande partie inédites, et publiées dans le magnifique numéro des «Cahiers de l’Herne» sur Cioran. Exilé à Paris l’écrivain a trouvé une nouvelle patrie dans la langue française, épurée et logique, pour juguler ses pulsions et folies antérieures.
«Dalle funéraire». «S’il est un très grand auteur français, Emil Cioran est toujours resté roumain, même si on veut trop souvent l’oublier, et le Balkanique bouillonnait en lui y compris pour le pire», explique Laurence Tacou, maître d’œuvre avec Vincent Piednoir de ce volume débordant d’inédits sur les différents aspects de l’œuvre, du style et de la personnalité de Cioran. Ce projet avait été ébauché encore de son vivant par Constantin Tacou, cofondateur des «Cahiers de l’Herne», lui-même d’origine roumaine, mais finalement il n’avait pas abouti. «Nous sommes amis, vous ne pouvez pas me faire une chose pareille !» s’indignait l’écrivain qui n’hésitait pas à comparer de tels volumes «à une dalle funéraire qu’on jette sur un vivant […] C’est même pire qu’un Nobel». Mais l’absence d’un «Cahier Cioran», si intimement lié à l’histoire de l’Herne, devenait absurde. C’était aussi l’occasion de revenir sur sa vie et surtout ce passé roumain, à la fois sulfureux et relativement peu connu sinon dans le livre à charge Eliade, Cioran, Ionesco : l’oubli du fascisme d’Alexandra Laignel-Lavastine. Rien d’équivalent pourtant à la richesse de ce «Cahier». «Nous avons voulu montrer ce Cioran préfrançais qui gênait, afin que chacun puisse juger sur pièces et non pas sur des citations tronquées, ses engagements, y compris les plus affligeants, mais aussi ses contradictions, en les remettant dans leur contexte», assure Laurence Tacou.
Ambivalence. Dans la même logique, elle a décidé de publier la Transfiguration de la Roumanie, son principal essai politique d’alors, hymne à l’énergie de la jeunesse et à la violence rédemptrice pour une révolution sociale et nationale. Ressorti à Bucarest avec une préface de l’auteur après la chute du régime Ceaucescu, le livre avait été amputé de son chapitre le plus violent contre les Hongrois, les Tziganes et surtout les Juifs. Mais cet ouvrage aussi tumultueux que souvent nauséabond, aux influences complexes, annonce aussi les futurs grands livres de Cioran à venir, y compris dans le rapport ambivalent qu’il a toujours nourri vis-à-vis des Juifs. Intellectuel frustré d’une petite nation de la périphérie de l’Europe, il les hait autant qu’il les jalouse, eux «ce peuple éternel et errant[…] qui survivra sans nul doute à l’Occident, haï et méprisé par tous les autres peuples qui naissent et meurent». La guerre et l’amitié pour l’écrivain juif roumain Benjamin Fondane, ensuite mort en déportation, l’installation définitive à Paris comme réfugié bouleversent son regard sur les Juifs. Il est fasciné. «L’homme est un Juif qui n’a pas abouti», écrit-il, et il se considère lui-même «un Juif d’honneur» vivant un éternel exil.
Avec De la France, son dernier livre en roumain jusqu’ici inédit, mélange de considérations sur le déclin de ce pays et des Français «usés par excès d’être», le nouveau Cioran apparaît. L’expiation dure tout le reste de sa vie. Mais la Roumanie était encore en lui. Il restait en contact épistolaire avec des amis restés là-bas, et surtout avec son frère. Chacune de ses lettres était ouverte, copiée et archivée par la Securitate, la police politique. Le dossier de Cioran pesait quelque 600 pages. A Paris, il était épié et mis sous pression par le régime qui espérait le faire revenir au moins pour un voyage, qui serait un hommage aux époux Ceaucescu. Toujours il refusa.
Cioran avait choisi le français et d’être un écrivain français, abandonnant pour toujours sa langue. «Mon père et lui parlaient toujours français ensemble», dit Laurence Tacou. A la fin de sa vie, frappé par la maladie d’Alzheimer et hospitalisé, il continuait à ne parler que français. Toujours, pourtant, il restait hanté par son pays. La «révolution» de décembre 1989 le fascina comme «la résurrection tragique d’un peuple». Mais il ne revit jamais la Roumanie et son village natal des contreforts des Carpates. Le passé devait rester le passé.
Source PUF 2002.
Quelques Citations
(En parlant de l'homme) - Un singe occupé.
De l'inconvénient d'être né (1973)
(Il est question de la femme enceinte) - ... porteuse de cadavre ...
De l'inconvénient d'être né (1973)
(s') engager dans n'importe quoi sans y adhérer.
La tentation d'exister
... à quelques criminels près, tout le monde aspire à avoir une âme publique, une âme-affiche.
La tentation d'exister
... c'est la volonté de donner notre maximum qui nous porte aux excès et aux dérèglements.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... ce que nous vénérons dans nos dieux ce sont nos défaites en beau.
La tentation d'exister
... ce «grand triste» (en parlant du Diable) est un rebelle qui doute.
La tentation d'exister
... chacun engendre son propre ennemi.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... choyé par la malchance.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... devenir un vaincu décent, un réprouvé convenable.
La tentation d'exister
... guérir de l'ennui par la stupeur.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... l'art de vivre ... consiste dans l'expérience intégrale du présent.
La tentation d'exister
... l'échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès nous éloigne de ce qu'il y a de plus intime en nous et en tout.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... l'histoire, agression de l'homme contre lui-même, ... se vouer à l'histoire, c'est apprendre à s'insurger, à imiter le Diable.
La tentation d'exister
... l'injustice d'exister.
De l'inconvénient d'être né (1973)
... l'orgasme du remords.
La tentation d'exister
... l'utopie, presbytie des vieux peuples.
La tentation d'exister
... la haine équivaut à un reproche que l'on n'ose se faire à soi, à une intolérance à l'égard de notre idéal incarné dans autrui.
La tentation d'exister
... la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir!
De l'inconvénient d'être né (1973)
... la rage d'un amour-haine.
La tentation d'exister
... la volupté d'être épave ...
La tentation d'exister
Source : Citations de Emil Michel Cioran et Dicocitations http://www.dicocitations.com
Œuvres
Les six premiers titres parurent initialement en roumain :
Source Wikipédia
Prise de tête
Ne gardons de Cioran que les bonnes choses. Tout le monde fait des erreurs dans une vie, pourquoi pas lui ?