Magazine d'informations sur les associations, et les services de la région de la forêt d'Eawy et ses alentours. Magazine historique, culturel et environnemental.
Les contes d’Eawy
Firmin, le lapin de Saint-Hellier
Firmin était un lapin de clapier tout ce qu’il y a de plus banal. Il n’avait rien de particulier. Il n’était pas bien gros, il avait le poil rêche, et franchement pour tout dire, il n’était pas beau, il était désespérément ordinaire. Ses défauts faisaient de lui un petit être abject. Il était hypocrite, voleur, menteur et égoïste. Son sport favori était de gâcher la vie des autres animaux et aussi des gens. Firmin était futé, il faisait toujours ses coups en dessous. Jusque-là, jamais aucun habitant de Saint-Hellier avait pensé à le soupçonner.
Firmin logeait dans un clapier non loin de la bibliothèque. Son jeu préféré était de voler la nourriture de ses comparses, boire l’eau de tous au risque de s’en rendre malade. Mais non content de se comporter comme un glouton, il ne se privait pas de déféquer dans la gamelle commune et de remplacer l’eau qu’il avait engloutie par son urine. Sa farce préférée était de pisser dans les piscines privées de la commune.
Il n’y avait pas une semaine où il ne se comportait pas salement. Les autres lapins le craignaient. Même si Firmin était gourmand, il restait maigrichon. Sa méchanceté brûlait ses calories. En plus, quand la fermière venait pour tuer un lapin afin de le cuisiner sauce chasseur, Firmin faisait en sorte de toujours pousser le plus gros du clapier, vers les mains assassines.
Nous ne pouvons pas douter que Firmin soit malin et très futé. D’ailleurs, il savait ouvrir le verrou du clapier. Le soir, il allait voler dans les jardins, de-ci delà dans Saint Hellier et ses environs. Jamais il ne se faisait prendre. Il faut dire qu’il prenait beaucoup de précautions : il sortait la nuit et rentrait avant l’aube.
Tout le restant de la journée, il paressait dans son clapier. Son calme apparent faisait que la fermière ne se méfiait pas de lui. Et pour tout dire, elle avait une affection pour ce petit lapin malingre. Les autres lapins se tenaient à carreau, surtout depuis que Firmin s’était allié à deux bandits pour raquetter dans les clapiers et les jardins.
L’un des deux coquins était Edmond. Il venait du hameau de la Fresnaye. Il était lourd, énorme, comme tous les lapins de sa race : les géants des Flandres. Au Beau Soleil, Edmond et Firmin s’étaient liés d’amitié avec Robert. Ce fameux Robert n’était pas bien malin, pour tout dire, il était franchement crétin. Cependant, il était très intéressant sur un point bien précis : il était doué d’une très grande force. Avec sa tête, il pouvait enfoncer les portes des clapiers, des poulaillers, même celles des étables et des écuries. Robert était un lapin de la race des lapins béliers.
Firmin, Edmond et Robert écumaient Saint-Hellier presque toutes les nuits. En s’alliant tous les trois, ils se sentaient très forts, quasiment invincibles. Si Firmin était rusé, intelligent et méchant, Robert et Edmond lui servaient pour leurs forces. Firmin avait toujours regretté de ne pas être grand, beau et fort. Par ses malversations, il faisait payer à tout le monde ce que la nature ne lui avait pas donné. Il savait que c’était puéril, mais il avait un tel besoin d’être reconnu et craint.
Certains soirs, ils se retrouvaient vers minuit près de l’église. De là, ils faisaient méthodiquement la tournée du pays. Tout un été leur avait suffit pour mettre à sac les jardins du pays, de la Fresnaye à Orival. Les habitants étaient furieux, ils se demandaient qui avait bien pu piller leurs jardins.
Firmin, Edmond et Robert avaient cependant laissé des traces. Mais les Saint Héllériens mettaient celles-ci sur le compte des lapins de bois. Ils étaient à mille lieux de penser qu’il s’agissait de lapins de clapier.
La renommée de Firmin et ses sbires avaient dépassé la frontière de Saint Hellier. Le bruit de ces pillages s’était propagé comme une traînée de poudre de Bosc-le-Hard aux Grandes-Ventes.
Les jeunes lapins trouvaient Firmin merveilleux. Il était le bandit au grand cœur, le super héros, alors qu’en réalité, il avait le cœur sec et ne pensait qu’à lui-même. La jeunesse idéalise toujours les canailles.
Aux Innocents, un hameau de la Crique vivait la vieille Léonie. Léonie était une vieille vache respectée de tout le canton. Elle incarnait la sagesse animale sur tout le secteur de Bellencombre et ses environs. Un soir, n’en pouvant plus de jalousie de la notoriété fallacieuse de Firmin, elle prit la route de Saint Hellier. Elle arriva là-bas vers 1 h du matin. Elle s’abreuva dans la Varenne. Elle soufflait comme un bœuf. Dès qu’elle eu bien récupéré, elle ouvrit grand ses yeux et ses oreilles.
Elle eut beaucoup de chance. A 1 km de là, dans une ferme sur les hauteurs du Beau Soleil, elle repéra une agitation suspecte. Notre « bande à Bonnot » des clapiers allait sortir quand la vieille Léonie leur fonça dans les poils. Ils étaient totalement pétrifiés de stupeur. Puis il fallut lui faire face bravement. Ils lui ricanèrent à la face. Ils n’auraient pas dû…
Léonie distribua des coups de queue, des coups de tête, des coups de cornes. Elle était folle de colère. Elle continua à envoyer des coups de sabots jusqu’à en être épuisée.
Quand Edmond et Robert rentrèrent chez eux, ils étaient dans un tel état que leurs propriétaires décidèrent d’en mettre un en casserole et l’autre à la moutarde.
Firmin quand à lui, il avait reçu un tel coup de sabot dans les fesses que sa petite queue avait été déplacée. Désormais, elle était située entre ses deux épaules, à la base du cou. La fermière le vendit à un cirque pour qu’il fasse rire les enfants. Jamais plus il ne trafiqua la porte de son clapier pour sortir, il avait trop honte de son apparence.
La vieille Léonie restait la sagesse animale du canton de Bellencombre et elle avait encore plus de notoriété qu’avant.
Quand à Saint Hellier, le village avait enfin retrouvé sa sérénité.
Texte de Bénédicte Mouchard
Illustrations d'Agnès Adidi