Magazine d'informations sur les associations, et les services de la région de la forêt d'Eawy et ses alentours. Magazine historique, culturel et environnemental.
Fait de société : La vie en Inde
Calcutta son univers impitoyable
L'article qui suit est le courrier n°2 d'une série de 3, d'Angeline Huguenin, jeune femme de originaire de Blainville Crevon. En 2008, elle fut bénévole en Inde. Elle y est retournée cette année encore.

Date: Lundi 28 Avril 2008
Salut à vous!
J'espère que vous allez bien.
Pour ceux qui veulent avoir de mes nouvelles, bonne lecture.
Pour les autres, bonne soirée.
Alors j'ai tombe le tablier rose et maintenant je suis instit... Je travaille à Shanti Dan, un centre où l'on s'occupe d'enfants qu'on retrouve quasiment morts dans la rue. Avec l'accord des parents (pour ceux qui ont encore leurs parents), ils sont envoyés ici pour être soignes, pour bien manger, reprendre des forces. Et ils ont école le matin, école prise en charge par les volontaires. J'ai les petits, 3 à 4 ans, ça me permet de réviser l'alphabet, les couleurs, les chiffres jusqu'à cinq et l'art o combien difficile du puzzle à 4 pièces. Ils ne sont pas nombreux, donc on peut s'adapter au rythme de chacun; c'est une grande joie de les voir progresser de jour en jour. D'autant que j'ai une collègue française, très sympa et motivée, qui est aussi ma compagne de dortoir à l'hôtel. Du pur plaisir tout ça.
Évidemment, c'est un peu dur de savoir qu'on a beau faire tout ça, un jour ou l'autre, quand ils seront en pleine forme et hors de danger, ils retourneront vivre dans la rue, avec leur famille, dormir sous leur bâche en plastique de 6m2 retenue par quelques briques. On leur apprend l'alphabet, mais peut-être qu'ils ne sauront jamais lire. Pas grave. Peut-être que dans deux mois 'ils ne se rappelleront pas le nom des couleurs en anglais, mes élèves, mais au moins ils auront eu droit a une vie d'enfant, au coloriage, au toboggan, aux "very good!" a l'âge ou ils devraient passer leur temps a mendier ou trier des déchets en plastique parce-que pour 2 kilos tries ils gagnent de quoi s'acheter une banane.
Et, j'espère, au moins les moyens et les grands auront des souvenirs nets de leur passage ici; ils pourront se dire que oui, c'est possible, ils peuvent apprendre, ils peuvent avoir un livre dans les mains, porter un uniforme, être propres, écrire avec un stylo. J'espère que du coup ils sauront que tout cela n'est pas réservé aux autres, aux riches, que eux aussi ils y ont droit, que ce n'est pas forcement leur destin de mourir a trente-cinq ans sur un trottoir après s'être épuisés a tirer un rickshaw.
Si ils oublient l'instruction qu'on leur apporte, j'espère qu'ils seront convaincus en tout cas qu'eux aussi peuvent s'instruire.
Ça parait peut-être con dit comme ça, mais il faut voir la puissance de l'hindouisme sur les mentalités. Si tu es la c'est que la est ta place. Cherche pas a changer. De toute façon dans ta prochaine vie ce sera différente. Tout ce que je veux, c'est que, de retour dans leurs familles miséreuses, quand ils devront mendier toute la journée, dormir par terre avec les rats, transporter des pierres sur leur tète avec de l'eau jusqu'aux genoux a cause de la mousson, mes élèves sachent que leur place et plus tard celle de leurs enfants peut aussi être dans une salle de classe propre, avec un cahier, des crayons de couleurs et un CD qui chante l'alphabet.
J'ai pas mal d'imprévus quand-même par rapport a une vraie instit qui travaille dans une école normale. Un jour j'arrive et il manque une de mes élèves, j'apprends que c'est parce-qu'elle va être adoptée par un couple suisse; très bonne nouvelle donc; le lendemain j'apprends que dans quelques jours mes préférés, complètement retapes par leur séjour ici, doivent maintenant retourner dans leur famille; ça fait partie du jeu mais ça ne fait jamais plaisir quand on sait dans quelles conditions ils vivront, surtout qu'ils sont doues et que si ça marchait comme en France, ils pourraient faire des études post-bac. Un autre jour Laltu, un moyen adorable qui a un problème au cœur, doit être amène a l'hôpital pour être opéré dans la semaine, alors qu'on ne sait pas si il est assez fort pour survivre a l'opération.
En tout cas j'ai jamais été autant passionnée par ce que je faisais (non non, même pas en première année d'agro...!)
Après un mois passe a la haïr, je commence a aimer la ville de Calcutta. Parce-que c'est devenue la mienne, et aussi parce-que c'est bien plus vivant ici qu'en France. Plus d'odeur, plus de couleurs, plus de contact humain. Alors oui, les couleurs peuvent être agressives, les odeurs dégueulasses, les contacts humains pas agréables. Mais il y a une plus grande intensité de vie.
Changeons de décor, je vous raconte le bidonville. J'ai pu en découvrir un grâce a une association de micro-crédit qui y est installée. Alors c'est plein de cabanes alignées les unes aux autres, exactement comme on voyait en photo dans les livres de geo en troisième (mais si, vous vous en souvenez...) il y a aussi une rivière, enfin quelque-chose qui a du ressembler a une rivière autrefois, bref un lit plein de poubelles tout le long avec quand-même un filet de boue qui s'écoule. Des toilettes, c'est a dire quatre piquets de bois formant un parallélépipède rectangle vertical (vous suivez?), avec une bâche sur trois faces et horizontalement quelques rondins de bois pour poser les pieds, le tout plante sur la berge de l'étang. Je ne les ai pas essayées.
Au fait, l'étang reçoit plein de déchets industriels, et bien-sur c'est cette eau qui sert pour la culture des champs voisins, supportant la quasi-totalité de la production des légumes de Calcutta.
Mais là ça va encore, parce-que pour boire il y a une arrivée d'eau potable. Enfin potable pour ceux qui y sont adaptes bien-sur. Dans un autre secteur, l'eau est tellement concentrée en métaux lourds que la technique c'est de prendre un seau, le laisser reposer 1 jour le temps que les métaux tombent au fond, prendre 2 ou 3 gobelets et jeter le reste.
De temps a autres, de gros monticules de déchets en plastique avec des gens dessus. Parce-que comme je l'ai dit plus haut, pour deux kilos de plastique usage récupéré, trie, plie, on gagne de quoi acheter une banane. Ça a l'air d'être une des principales occupations des habitants. Il y a des gosses de trois ans qui font ça. Et dire qu'en France on trouve que le tri sélectif c'est trop dur...
Dans les bidonvilles, endroits peu fréquentes par les touristes, les enfants nous sautent dessus, non pas pour réclamer de l'argent, mais pour être pris en photos. Ils adorent ça. C'est bien pratique...
Les mendiants... Dans le centre de Calcutta, et plus particulièrement dans le quartier des hôtels a touristes, il y a énormément de mendiants. Au départ, je ne me sentais pas très bien face a ça parce-que d'une part je ne donnais rien (non mais ho, moi aussi j'en ai besoin, de mon argent!) et d'autre part, je viens ici travailler chez Mère Teresa... Ça fait complètement hypocrite. Genre la fille qui vient pour faire sa BA et qui ignore les gens dans le besoin dans la rue...
Eh ben maintenant je me sens beaucoup mieux, parce-qu'en fait ils ne sont pas dans le besoin! Ils appartiennent a un système mafieux, c'est des mendiants professionnels en fait. Très souvent il y a des femmes avec un bébé dans les bras, et qui réclament "no money, milk for the baby"
En fait, ces bébés ne sont pas a elles, mais sont loues a la journée dans des bidonvilles; des qu'on leur a achète leur paquet de lait elles le revendent. D'ailleurs, plus le bébé fait pitié plus il va rapporter d'argent. Il y a des mères du coup qui estropient leurs enfants.
Ficher! vous direz-vous peut-être, mais comment diable une maman peut-elle en arriver la? Quelle cruauté! Oui mais il vaut peut-être mieux pour cet enfant vivre avec une main en moins que mourir de faim au bout de quelques semaines...
Bref, de toute façon dans ces cas-la, donner c'est cautionner le système et ses débordements.
Mais du coup, j'en arrive a ne même plus voir, ou plutôt ne même plus vouloir regarder ceux qui en auraient vraiment besoin, les lépreux qui n'ont plus leurs jambes par exemple. Ceci dit, j'ai une copine qui a offert un repas a un homme qui était dans ce cas-la, eh ben pares il continuait a nous demander de l'argent. Facile de les trouver cupides; mais un peu déplacé de notre part, nous qui sommes si riches. Facile aussi d'être envahi par la compassion, mais faut pas être con non plus.
De toute façon, pourquoi ne nous aurait-il pas demande d'argent, puisque c'est sa destinée?
Ah oui, je voulais faire un appel au boycott aussi: vous savez, la voiture Tata, a 1500 euros toute neuve, elle est pleine de sang. Tata est une compagnie indienne dont le chef avait au départ de haute valeurs humanistes (notamment, il a lutté auprès de Gandhi), mais maintenant cette entreprise est devenue hyper puissante (il y a le sel Tata, le thé Tata, les paraboles télé Tata, et puis les bus Tata, plein d'autres choses encore). Bref, pour construire leurs voitures ils ont besoin de terrains, de préférence ils prennent les bidonvilles, et pour que ce soit plus pratique ils jettent des grenades dessus comme ça le terrain est libère et il n'y a plus personne pour se plaindre.
L'Inde est un des pays les plus corrompus du monde. On peut se faire prendre pour n'importe-quoi, il suffit de donner 400 roupies au policeman et c'est bon.
Un dernier coup de gueule: je ne sais pas d'où leur vient l'idée bizarre que plus on a la peau claire, plus on est beau. Du coup, ils n'ont rien trouve de mieux a faire que de créer des crèmes éclaircissantes pour le visage. Du cancer en tube j'imagine.
On avoisine les 42 degrés.
Une volontaire allemande m'a invitée a Munich pour la fête de la bière en septembre.
J'ai goûté le jus de canne à sucre et c'est très bon.
Amusez-vous bien la ou vous êtes.
Je vous embrasse.
Angeline